Le gambit IBM refusé
Par Mickey Z
27 janvier 2003



Juste au moment où la télévision nous offre le spectacle d’une course opposant des sprinters courrant contre des girafes, Dylan Leob McClain du New York Times nous informe que « Garry Kasparov, le joueur No 1 mondial et ancien Champion du monde, jouera un match en six parties pour un million de dollars contre un programme appelé Deep Junior » (« If a Machine Creates Something Beautiful, Is It an Artist? » 25 janvier 2003). C’est la première fois que Kasparov a "rivalisé d’esprit contre l’ordinateur », comme le dit le Times, depuis qu’il a perdu contre Deep Blue… dans ce que l’on pourrait appeler un long film publicitaire pour IBM en 1997.

« Que Kasparov gagne ou perde, les programmes d’échecs ont atteint un niveau où ils peuvent entrer en compétition et parfois battre les meilleurs joueurs au monde. » C’est ce que McClain nous raconte avant de nous rappeler que même Kasparov « admet que le temps où les ordinateurs joueront constamment mieux que nous n’est probablement plus très loin. »

Nous apprenons également de cet article qu’en 1997, l’université Stanford a mis en compétition un humain et un ordinateur pour voir lequel serait capable de composer de la musique dans le style de Bach. Le Times nous dit, sans élaborer, que « L’ordinateur a gagné. »

La question que McClain tire de tout cela est : « Si les ordinateurs deviennent meilleurs que les humains aux échecs, est-ce que cela nous prouve qu’ils deviennent artistes ou que les échecs ne sont essentiellement qu’un puzzle compliqué ?

Pour moi, la question mérite plus d’attention.

De la même façon dont nous décrivons communément et inconsciemment qu’un avion « vole », nous pouvons innocemment utiliser les mots « penser », « jouer » ou « composer » pour définir les actions d’un logiciel – devrions-nous être à ce point impressionné par ces similarités pour adopter de telles métaphores ? Cependant, malgré que peu de gens croient réellement que les avions volent à la manière des oiseaux ou que les sous-marins « nagent », le concept d’une machine dépassant la pensée humaine (ou le jeu) a gagné en popularité grâce à ce vénérable jeu d’échecs. Ces 30 dernières années, depuis que Bobby Fischer a propulsé le jeu d’échecs dans la culture populaire, les informaticiens ont dépensé des heures incalculables à mettre au point des logiciels d’échecs. Perdu dans la cohue entourant la « victoire » de Big Blue contre Kasparov, est le simple fait que les ordinateurs ne peuvent penser. Donc, peu importe que ce soit l’homme ou la machine qui gagne, lorsqu’ils se confrontent, un tel match ne peut rien nous apprendre de l’esprit humain, pas plus que sur le jeu d’échecs. Noam Chomsky, professeur de linguistique au MIT, qui a largement écrit et parlé au sujet des problèmes lié à l’intelligence humaine, tel que « les avions volent », « les sous-marins nagent » ou « les ordinateurs jouent », nous dit : « Tous ces termes sont une question de restreindre et de modifier l’usage des mots, pas des questions de faits. Il s’agit d’une question totalement différente qui ne devrait pas être confondue, cette question est de savoir si la simulation peut nous apprendre quelque chose sur les processus qui sont simulés. Nous pourrions donc nous poser la question, par exemple, est-ce qu’un logiciel d’échecs peut nous apprendre quelque chose sur la pensée humaine ? La réponse serait ‘certainement pas’. » La raison est simple. Le meilleur programme d’échecs réussit en abandonnant toute notion de simulation de la pensée humaine et en ne se basant que sur les capacités spécifiques aux ordinateurs.

Même McClain, dans le Times, concède ce point. « L’humain se base sur la reconnaissance de schémas, sur les connaissances acquises, sur le calcul et sur un grand inquantifiable, l’intuition. En comparaison, les ordinateurs possèdent une base de données de connaissances échiquéennes et reposent principalement sur leur force de calcul brute, i.e. qu’ils parcourent des millions de positions par seconde, donnant une valeur à chaque résultat. En d’autres mots, ils jouent aux échecs de la même façon qu’ils s’attaquent à un problème de math. » Chomsky nous dit « Les meilleurs programmes sont ceux qui utilisent le fait que les ordinateurs calculent extrêmement vite. Vous pourriez donc assoire un groupe de grand-maître pendant plusieurs années, entrant inlassablement dans la banque de l’ordinateur toutes les positions résolues que l’on pourrait imaginer … donc, en tant que simulation, c’est un sujet stupide. Il est même difficile de trouver un sujet plus stupide pour chercher à comprendre n’importe quoi de l’humain. »

Snowdon Parlette est l’auteur de The brain work-out Book : Aerobics of the Mind, nous dit : « Les ordinateurs opèrent à la manière d’esclaves de la logique et sont incapables de raison. Le cerveau humain agit à la façon d’un comité arrivant à un consensus en ayant considéré toute l’information pertinente provenant de différentes sources. » Chomsky ajoute « Incidemment, un logiciel d’échecs n’a pas d’autre but, à part peut-être de réduire le plaisir que nous avons à jouer aux échecs. »

Ajoutons à cela, vendre beaucoup de logiciels. Votre ordinateur de bureau est le résultat de quelques décennies de recherche et est composé d’environ 50 millions de transistors alors que le cerveau humain – à peu près 200 millions d’années d’évolution – possède plus de connexions synaptiques que le nombre d’étoiles connues dans l’univers. Comme un dauphin courrant contre un sous-marin à travers le Pacifique ou un aigle contre un F-16 à travers l’Amérique du Nord, le combat « homme vs machine » n’a aucun sens.

De tels spectacles devraient être laissés au réseau de Rupert Murdoch, pas seulement parce que cette supposée simulation ne nous apprend rien sur l’acte simulé mais, encore plus important, que la force brute d’une machine fabriquée par l’homme ne pourra jamais entrer en compétition avec la vie et la beauté créative d’un dauphin, d’un aigle… ou d’un homme qui pense ou qui joue.


Mickey Z. est l'auteur de The Murdering of My Years: Artists and Activists Making Ends Meet (www.murderingofmyyears.com) et éditeur de Wide Angle (www.wideangleny.com).


Traduit de www.zmag.org par Jean Charles Dussault
Je remercie Mickey Z. d'avoir permis la traduction et la publication de son article.