Notez : Cet article a été publié dans le numéro 137 de la revue Écehcs+ p7-8 mai-juin 2001


par Alec Castonguay

Pour des dizaines d'adolescents au Québec, les échecs sont plus qu'un simple jeu. C'est un mode de vie. Encore mineurs, ils parcourent le monde pour rivaliser avec les meilleurs... qui ont parfois l'âge de leurs parents ! Concentration sur une élite marginale.

NDLR Cet article est paru à l'origine dans Montréal Campus (14 février 2001), le journal de l'Université du Québec à Montréal.

Pascal Charbonneau, 17 ans, n'a pas commencé le cégep en même temps que ses collègues à la session d'hiver. Le jeune homme était encore aux Bermudes, où il a été invité à disputer un prestigieux tournoi d'échecs de niveau international. Loin d'arborer un teint bronzé, il a passé plus de deux semaines enfermé à se concentrer, essayant de battre quelques-unes des têtes d'affiche présentes. Même s'il n'a pas terminé parmi les premiers, Pascal Charbonneau, classé meilleur junior de la province depuis trois ans, affirme être content. « C'est une belle expérience de jouer contre les meilleurs. On apprend beaucoup. »

Ils sont des dizaines d'adolescents québécois à vouloir suivre les traces de Pascal. La Fédération québécoise des échecs compte plus de 300 jeunes joueurs parmi ses 2 000 participants. Une proportion en constante progression de puis quelques années. « Maintenant, plus de possibilités sont offertes aux jeunes, constate le directeur de la Fédération, Richard Bérubé. Ils peuvent jouer à l'école ou dans les clubs privés. Ce n'était pas le cas il y a 20 ans. »

Le président de la Ligue Mauricienne d'Échecs, Roger Greiss, remarque aussi cet engouement, lui qui organisait un tournoi auquel ont participé plus de 120 jeunes à la fin février. «Dans une petite région comme la nôtre, c'est très bien », estime-t-il. Depuis 1984, le gouvernement fait sa part pour encourager la popularité des échecs en contribuant au fonds de roulement de la Fédération québécoise.

Sortir de l'ombre

Avec cette poussée de popularité, il n'est pas étonnant de voir émerger des talents québécois sur la scène internationale. Lors du dernier championnat du monde junior, qui s'est déroulé en Espagne à l'automne dernier, Thomas Roussel-Roozmon a terminé au 9e rang mondial et premier sur le continent nord-américain. Même s'il est fier de sa performance, le garçon de 12 ans affirme travailler fort pour se maintenir à un tel niveau. « Je m'entraîne plus de deux heures par jour, explique celui qui est classé 3e junior au Québec. J'étudie la théorie des ouvertures dans les revues, je joue sur Internet et je regarde des parties à la télé. »

Julien Bachand-Fleurent n'en fait pas autant.

« Je joue deux heures par jour, mais ce n'est pas vraiment de l'entraînement, c'est pour le plaisir. Je n'étudie rien », tempère l'adolescent de 16 ans, qui occupe présentement le 21e rang junior au Québec.

Si les deux adolescents affirment ne pas éprouver de problème à concilier école

et échecs, il n'en est pas de même pour Pascal Charbonneau. L'étudiant en sciences pures au Collège Brébeuf est souvent appelé à jouer à l'extérieur du Canada. Il a d'ailleurs dû manquer presque trois semaines cet automne pour représenter le pays aux olympiades d'échecs, qui avaient lieu en Turquie.

«Au cégep, ça commence à être plus difficile de faire les deux, souligne-t-il. En général, les professeurs s'arrangent et je reprends les examens. Mais quand je reviens, j'ai les bouchées doubles ! » En raison de son entrée au cégep, Julien Bachand-Fleurent s'attend à devoir moins jouer un jour ou l'autre. « Pour l'instant, je peux faire beaucoup de tournois, mais je vais devoir faire un choix bientôt. »

Les joueurs d'échecs ont la chance d'être souvents « bons à l'école », ce qui aide à concilier plusieurs occupations, souligne Anne-Marie Charbonneau, 15 ans, classée 2e junior parmi les filles de la province. « C'est peut-être une coïncidence, mais tous ceux que je connais et qui pratiquent ce sport sont doués à l'école, souligne la participante à près de 20 tournois par année, qui est aussi la soeur de Pascal. Les échecs développent l'esprit d'analyse et la concentration. Ça aide dans les études. »

Thomas Roussel-Roozmon va plus loin encore, expliquant que le jeu lui permet de repousser ses limites. « À l'école, ça n'avance pas assez vite, je suis toujours bloqué. Avec les échecs, je peux me dépasser et explorer par moi-même toutes les possibilités qu'offre le jeu. »

Au contraire, l'entraîneur Jean Hébert affirme qu'il n'existe pas nécessairement de lien direct entre ce jeu et la réussite scolaire. « Mais c'est sûr que ça canalise leurs énergies, nuance l'enseignant de Thomas et Julien. Les échecs développent la capacité de réflexion, ce qui peut aider dans la vie de tous les jours. »

Comme une drogue

Même si les échecs développent certaines aptitudes, c'est surtout la compétition qui attire les joueurs. Julien Bachand-Fleurent a eu la piqûre du jeu lorsqu'il a remporté son premier tournoi scolaire à l'âge de huit ans. « C'est comme une drogue ! On veut toujours rejouer pour voir si on n'est pas meilleur qu'un autre », soutient-il.

Pour sa part, Anne-Marie Charbonneau adore la compétition mentale. « J'aime battre mon adversaire par la pensée. Il faut que ton plan soit meilleur que celui de l'autre et c'est stimulant. » Jean Hébert estime que cette attitude batailleuse est un atout aux échecs. « Une partie c'est un combat mental. Il faut vraiment avoir une volonté de gagner pour battre. »

Cette intensité dans le jeu explique peut-être en partie l'écart énorme de participation entre les gars et les filles. Moins de 10% des inscrits à la Fédération québécoise des échecs sont de sexe féminin. « Je ne sais pas pourquoi il y a moins de filles, commente Anne-Marie Charbonneau. Certains disent que c'est parce que nous avons une structure de pensée différente, mais je ne pense pas que ce soit la véritable raison. » Richard Bérubé tente une explication : « C'est traditionnellement, et ce depuis une centaine d'années, un jeu destiné aux hommes. Mais ça commence à changer. »

Pourtant, dans les tournois internationaux, les hommes et les femmes ne compétionnent pas ensemble. « Je trouve ça étrange, lance Anne- Marie Charbonneau. Ce n'est pourtant pas un sport de con-

tact ! Mais ça ne me dérange pas de jouer contre des gars dans les compétitions québécoises : un adversaire reste un adversaire, peu importe le sexe. »

L'exil

En raison d'un bassin de population plutôt restreint, les jeunes au potentiel mondial doivent parfois aller jouer hors du pays pour continuer leur cheminement. « Pour l'instant, je suis encore correct ici, soutient Thomas Roussel-Roozmon. Mais si je veux monter à un plus haut niveau et devenir grand maître, je vais devoir aller en Europe ou aux États-Unis, là où il y a les meilleurs joueurs. »

Pascal Charbonneau est rendu à cette étape. Il aimerait bien passer plusieurs mois sur le Vieux Continent pour devenir encore meilleur, mais les études le retiennent ici. « Je vais aller jouer en Angleterre et en Grèce cet été, mais l'idéal serait d'étudier là-bas pour pouvoir continuer de développer mes aptitudes. »

Une situation désolante mais inévitable, selon Jean Hébert. Tous les jeunes ne sont néanmoins pas confrontés à ce dilemme, souligne-t-il. « On peut les faire évoluer suffisamment ici pour qu'ils sachent si ça vaut la peine de faire des sacrifices pour continuer. »

Julien Bachand-Fleurent ne songe pas, pour sa part, à s'expatrier. « Je donnerai peut-être des cours pendant que je suis aux études, avance-t-il. Mais je ne pense pas gagner ma vie là-dedans. C'est trop difficile et je ne suis pas assez
sérieux ! »

Avoir commencé très jeune constitue un atout de taille pour espérer faire carrière dans le domaine. « Il faut débuter avant 10 ans pour être un champion d'échecs, juge Jean Hébert. On doit aussi être doté d'une discipline de fer ! »

Et bien sûr, avoir des parents compréhensifs... prêts à attendre jusqu'à six heures consécutives dans les différentes salles de jeu du monde pendant que leur enfant dispute une partie cruciale...

Fonds privés

Pendant que la Russie subventionne la planche à damier comme « sport national » depuis 1917, aidant ainsi à former les plus grands champions du monde, les fonds publics canadiens destinés à la pratique de ce jeu sont pratiquement inexistants. Le pays n'est pas une force mondiale aux échecs et le jeu n'attire pas l'attention des médias. Et lorsque des jeunes arrivent à un haut niveau et que les tournois à l'étranger se multiplient, les coûts gonflent rapidement. La recherche de partenaires financiers commence alors, avec les difficultés que cela entraîne.

« J'ai besoin de commanditaires pour aller au championnat du monde junior en Espagne cet automne, raconte Thomas Roussel-Roozmon. Mais c'est difficile, parce que les échecs ne sont pas vraiment connus ici comme sport. »

L'entraîneur Jean Hébert abonde dans le même sens. « Au Canada, le jeu offre une visibilité réduite aux entreprises, juge-t-il. Mais il faut dire qu'aider un joueur ne coûte pas des millions. » Pascal Charbonneau doit voyager à l'étranger plusieurs fois par année. Mais son statut de meilleur joueur junior du Québec l'aide un peu. Les organisateurs de certains tournois où il est invité assument les coûts de son séjour, excepté le déplacement vers le pays d'accueil. « Aux olympiades d'échecs en Turquie l'année dernière, la compagnie Belzberg Communication a commandité notre équipe de quatre joueurs, explique Pascal Charbonneau. Mais c'est rare que ça arrive. »