Igor Ivanov, Grand Maître International

Hommage au GMI Ivanov

par Serge Archambault


[NDLR : Serge Archambault était le directeur intérimaire de la FQE. Il a bien voulu nous présenter les grands moments de la vie de Igor Ivanov.] Le monde des échecs est en deuil. Un des grands nous a quitté. Igor Vasilievich Ivanov est né le 8 janvier 1947 à Leningrad (maintenant appelée St-Petersbourg), en Union Soviétique. Il a rendu l’âme le 17 novembre dernier, à St-George, au Utah, suite à un long combat avec le cancer de l’œsophage. Il laisse dans le deuil son épouse Elizabeth ainsi que toute la communauté échiquéenne nord-américaine.


Ses premiers pas
À l’âge de 5 ans sa mère lui montre à jouer aux échecs. Très rapidement il parvient à la vaincre et son premier livre d’enfant est un livre d’échecs même si en secret sa mère aimerait bien le voir devenir pianiste de concert. Dès l’âge de 8 ans Igor est déjà un joueur accompli participant aux activités échiquéennes locales de façon quotidienne. On l’identifie rapidement comme un des meilleurs espoirs russes de sa génération. Mais son plein potentiel se fera attendre longtemps, sa mère préférant le voir se consacrer à la musique plutôt qu’aux échecs. C’est seulement suite au décès de sa mère, alors qu’il avait 14 ans et qu’il devient orphelin, qu’Igor reprendra la compétition échiquéenne. A l’âge de 18 ans il est accepté à l’Université de Leningrad mais très rapidement il laisse ses études en mathématiques pour se consacrer uniquement au grand amour de sa vie, les échecs.


Ainsi, un des ses premiers emplois est à titre de gérant du club d’échecs au sein de l’armée russe, toujours à Leningrad. Ce travail lui convenait bien mais ne lui permettait pas de participer suffisamment aux différentes compétitions. On lui offre alors la possibilité de devenir joueur professionnel au Tajikistan. Il n’y demeure qu’un an, avant de déménager en République d’Ouzbékistan où il jouera sur le premier échiquier à la compétition annuelle des Spartakiades. Cette compétition était tellement relevée qu’il attire l’attention du monde des échecs en 1979 en venant à bout du Champion du monde du moment, le GMI Anatoly Karpov. En 1978-79 il fait sa marque à travers l’empire soviétique en remportant nettement plusieurs tournois d’envergure : 1er au Zaitsev Mémorial à Vladivostock en 1978, 1er au Yaroslavl 1979 et également premier au Tashli Tailiev Mémorial à Ashkhabad vers la fin de 1979. À ce dernier tournoi, il termine avec un score de 12/13, trois points devant le tenant de la deuxième position.


L’asile politique
Mais c’est sa victoire contre Karpov qui permit à Igor de faire son premier voyage à l’étranger, en 1980 au Capablanca Mémorial, à Cuba. Au retour du tournoi, lors d’un arrêt à Gander, à Terre-Neuve, il s’évade et demande l’asile politique au Canada. Ce geste eut plusieurs implications dans la vie personnelle d’Igor, lui octroyant une plus grande liberté, mais dans des conditions économiques difficiles. En effet, en tant que joueur professionnel en Union Soviétique Igor connaissait passablement de succès mais en Amérique du Nord, à cette époque, ce métier était quasi inexistant, surtout au Canada. Jouer dans un tournoi suisse la fin de semaine, à 2 ou 3 parties par jour, est bien différent des tournois rotation à 16 joueurs sur une période de 3 semaines auxquels Igor était habitué.


De son passage au Canada, tous se souviennent plus particulièrement de sa merveilleuse prestation au Championnat ouvert du Canada et au Championnat fermé du Canada de 1985 qui avaient lieu simultanément à Edmonton en Alberta. Igor avait décidé de s’inscrire aux 2 compétitions afin de tenter de maximiser ses gains pour la durée de son séjour. Partie après partie, il jouait un coup à un bout de la salle du tournoi, pour ensuite se déplacer à l’autre bout de la salle et jouer un coup sur l’échiquier de l’autre tournoi. À la fin, il parvint à partager la première position des deux évènements! De plus, pour nous les Québécois, il est difficile de passer sous silence ses rencontres mémorables face au GMI Kevin Spraggett.


Sous d’autres cieux
Le Canada est un très beau et grand pays et plusieurs joueurs de qualité y ont évolué au cours des ans (Yanofsky, Anderson, Suttles, Biyiasas, Spraggett, Lesiège, Charbonneau, Tyomkin et Bluvshtein) mais ce ne pas un endroit très prospère pour un joueur d’échecs professionnel. Ce n’est donc pas par accident que Kevin Spraggett est déménagé en Europe, et Igor Ivanov, lui, a quitté pour les États-Unis. Parmi ses plus grands exploits, entre 1980 et 1997 ce dernier parvient tout de même à remporter 9 fois la série américaine Grand Prix. Pendant presque 20 ans, pour être capable de survivre il doit voyager d’un bout à l’autre du continent, souvent en autobus, à un rythme effréné.


C’est pourquoi vers la fin des années 90 il décide de consacrer plus de temps comme entraîneur. En 1981 il avait travaillé avec le grand Victor Kortchnoi au Championnat du Monde de la FIDE. Mais c’est en Arizona qu’il a obtenu le plus de succès, où il a conduit l’école Sherby à deux titres de Champions américains.


Plus récemment, Igor avait emménagé, accompagné de sa conjointe Élizabeth (une enseignante à la retraite), dans les montagnes de St-George, au Utah où il enseignait les échecs dans les écoles et organisait des camps d’été pour les jeunes. Enfin, il a toujours tenu à respecter les dernières volonté de sa mère et c’est pourquoi il donnait encore régulièrement des concerts de piano au Tabernacle de St-George. En 2005, quelques mois avant de rendre l’âme, on lui accordait enfin le titre de grand maître international pour des normes qu’il ignorait avoir réalisées au début des années 90!


Le personnage
Toujours un grand lecteur et un jardinier accompli, ses amis se souviendront de lui comme une personne avec un grand sens de l’humour, d’une gentillesse hors de l’ordinaire et un grand amoureux des animaux et de la vie en général. Au cours des ans, on évalue qu’Igor aurait joué tout près de 7000 parties. Malheureusement il ne conservait pas les feuilles de parties et plusieurs d’entre elles sont vraisemblablement perdues à tout jamais. Les funérailles d’Igor ont eu lieu le 29 novembre 2005 à St-George.


Enfin, voici quelques commentaires de ceux qui l’ont connu :


« J’ai en mémoire le personnage: Sympathique et véritable. Mes conversations avec lui ont révélé une nature douce malgré sont imposant gabarit. Un artiste, un vrai joueur laissant aux autres l’aspect scientifique et un batailleur calme. »


« Un grand joueur pour le Québec nous a quitté. Pour l’avoir côtoyé dans certains tournois et avoir joué dans une de ses simultanées; Un homme charismatique doté d’un talent inouïe. »


« Un vrai gentleman, raffiné, cultivé - échecs, musique, mathématiques - Igor était quelqu’un de spectaculairement civilisé et brillant. »


« Toute la communauté échiquéenne se souviendra longtemps de lui avec chaleur et affection. Igor m’a appris la psychologie des échec et que peu importe votre position, il existe toujours des ressources pratiques. Il m’a forcé à devenir meilleur. Je lui serai redevable jusqu’à la fin de mes jours. »


Un grand homme est disparu. Sa mémoire restera vivante auprès de nous tous qui avons eu l’immense privilège de le croiser au fil des ans. Repose en paix Igor, nous ne t’oublierons pas.


[NDLR : Voici quelques notes biographiques supplémentaires, gracieuseté de David Cohen.]


- Il arrive au Canada en 1980 ;
- Il devient maître international en 1981 ;
- Le titre du World Open (le tournoi de Philadelphie) lui revient en 1981 ;
- Il remporte le Championnat canadien ouvert en 1981, 1984, et 1985 ;
- Il sera du cycle du Championnat du monde de 1982 ;
- Il reçoit le titre de grand maître international en 2005.


Les Classiques
Voici les choix personnels de Ivanov concernant ses parties mémorables :


1) Ivanov - Jan Timman
Olympiades, Canada – les Pays-Bas, Échi-quier 1, Lucerne, Suisse, Ronde 8, 1982


2) John van der Wiel - Ivanov
Grand Manan, Nouveau Brunswick, Ronde 1, 1984


Et bien entendu sa victoire contre le Champion du monde :


3) Ivanov - Anatoly Karpov
Spartakiades URSS, Ouzbekistan - Leningrad, Échiquier 1, Moscou, URSS, Ronde 1, 1979


Mais sa préférée est la suivante :
4) Ivanov - Zaltsman
New York, NY, USA, 1983


(24) Ivanov (MI)- Zaltsman (MI)


Position après 15...Fe6


16.Dh5
La colonne f est ouverte, et la dame noire est loin puisque le Cc6 la coupe de la 6e rangée. Elle devra donc revenir par d8 et tenter de se trouver une niche à l'aile-roi. Néanmoins, les Noirs ne sont pas en danger. Ah! psychologie, quand tu nous fais paniquer!
16...Td7 17.Tad1 Tf8 18.a3 Dd8 19.h4 a6 20.Td2 b5
Une poussée thématique. Il semblerait que le jeu noir à l'aile-dame arrive bien avant 'l'attaque' blanche à l'aile-roi. Ça sera tout à l'honneur de Ivanov que cette genèse presque spontanée d'une attaque.
21.Tdf2 De7 22.g4
Est-ce le début d'une tempête, ou le passage d'une bourrasque inoffensive?
22...Dd8?!
Ce 'retour' de la dame en d8 ne peut être bon. On pourrait même dire qu'il est une indication d'une panique grandissante. La thématique attaque de l'aile-dame est indiquée : 22...b4 23.axb4 Cxb4, maintenant si les Blancs poursuivent comme dans la partie par 24.g5 le cavalier arrive juste en temps pour irriter les tours, 24...Cd3 25.Tf3 hxg5 26.hxg5 g6 27.Dh6 Tb8=, grâce à l'activité de leurs pièces.
23.g5


Position après 23.g5


23...Ce7?
23...hxg5 à l'air meilleur, mais Fritz lui trouve une belle réfutation : 24.hxg5 Ce7 25.Fe4!! g6 (si 25...dxe4 26.Th2+- , et voilà l'idée : le fou quitte la 2e rangée pour permettre l'accès de h2 à la tour) 26.Dh6 Cf5 27.Fxf5 Fxf5 28.Th2+-.
24.Ce2
On sent que Ivanov n'est pas pressé : les Noirs ne vont nulle part, étant étouffés par le manque d'espace. Mais 24.gxh6 convertit la pression en une finale gagnante : 24...g6 25.Dg5 Rh7 26.Fh3 Cf5 27.Fxf5 Dxg5+ 28.hxg5 Fxf5+-.
24...g6
Les deux camps ont surévalué la prise en g5 en faveur des Blancs. Pourtant 24...hxg5 25.hxg5 g6+= et les Noirs survivent, ne concédant qu'un léger avantage aux Blancs.
25.Dxh6 Cf5?
Comment blâmer ce coup! Les Blancs réfutent tout ce schéma de défense par un double sacrifice de qualité!
26.Txf5! Fxf5 27.Txf5 gxf5 28.Cg3
La boîte à savon onéreuse préfère 28.Cf4 car il rend 28...f6 impossible, par exemple : 29.gxf6+-, puisque g7 est maintenant sous contrôle du pion f6.
28...f6 29.Cxf5 Th7 30.Dg6+ Rh8 31.gxf6 Tg8


Position après 31...Tg8


32.h5!!
Un gros deux points d'exclamation pour l'insousciance complète du matériel.
32...Txg6
Refuser le sacrifice par 32...Dd7 mène à l'égalité. Mais avec un tel déséquilibre matériel, et à la suite de longues heures de calcul, il est difficile de rester vertueux!
33.hxg6 Dd7
Trop tard! Ah! ce que peuvent faire quelques inversions de coups!
34.e4?
Cette fois-ci, la générosité aurait dû coûter la victoire aux Blancs. Il fallait continuer par g7!
34...dxe4??
34...Th5! 35.g7+ Rh7 36.Ce7 Tg5–+.
35.Fxe4 Rg8 36.Rg2
36.gxh7+ est simple! Mais pourquoi tenter d'être sain d'esprit après tant de démence?
36...a5 37.d5 Dc7 38.d6+- Dc5 39.gxh7+ Rxh7 40.f7 Dxe5 41.f8D Dxe4+ 42.Rg3 Dd3+ 43.Rf4 1-0
Époustouflant! Des aspirines svp!


 


Igor Vasilievich Ivanov


Né en 1947, à Leningrad, il apprend à jouer aux échecs à l'âge de 5 ans. Il n'obtient son titre de grand maître qu'en 2005.


Le Grand Prix américain
Il gagna le Grand Prix américain neuf fois (1982-86, 88-90, et 1997).


Olympiades
Il représenta le Canada deux fois lors des Olympiades (1982, et 1988).


Champion canadien
Il a été Champion canadien à 4 reprises (1981, 1985-87).