The Magic of Chess Tactics
Claus Dieter Meyer et Karsten Müller
Russell Enterprises, Inc. 2002.

Vous connaissez le dicton: "Les échecs sont 5% inspiration et 95% transpiration". Une simple "inspiration" dans une salle de tournoi mal ventilée après 3 heures du jeu convaincra d'ailleurs le lecteur le plus sceptique. Le plan le plus soigneusement établi et le plus justifié positionnellement peut en effet échouer lamentablement si l'on omet de surveiller attentivement à chaque coup les possibilités tactiques de l'adversaire. Si "Purifier, purifier, et purifier..." était le credo du biochimiste de la belle époque, nul doute que "Calculer, calculer, et calculer..." devrait être celui de tout joueur d'échecs de tournoi.

J'ai lu pour vous (sic!) le nouveau livre de C.D.Meyer et K.Müller. Les habitués du site www.chesscafe.com connaissent ce dernier, un jeune GMI allemand qui y tient une chronique sur les finales. Les échecs sont assez vastes pour permettre à un éléphant de boire et à un moustique de s'y baigner (ou vice versa); en ce qui me concerne, et avec bien peu de temps pour l'étude et la pratique des échecs, je mettais mes espoirs sur cet ouvrage pour améliorer rapidement mes blitz.

Avant de m'attaquer au contenu du bouquin, voyons le contenant. Assez décevant, je dois avouer. Le livre s'ouvre sur une table des matières qui ressemble à un brouillon écrit en vitesse sur Word. Vient ensuite une préface de Alexei Shirov (qui de mieux qualifié que lui pour parler tactique?). C'est passable, mais on est loin de l'élégance d'un Jon Speelman (voir la préface de ce dernier dans le recueil des meilleures parties de Shirov: Fire on Board!). L'introduction de Meyer et Müller n'arrange guère les choses; le style m'apparait un peu mièvre, et plusieurs fautes d'orthographe font douter du travail du correcteur. Y'avait-il un correcteur au fait? Il n'en est fait aucune mention (et c'est dommage).

Voyons maintenant le coeur du livre. La présentation générale des variantes et des diagrammes est convenable, quoique touffue à l'occasion. Les auteurs ont jugé bon d'agrémenter le livre de quelques photos de joueurs d'échecs. Je n'ai rien contre le principe, mais la qualité de certaines images (Tal, Petrossian...) ne dépasse guère celle qu'aurait une photocopie du Journal de Québec; c'est donc dire que la reproduction laisse vraiment à désirer. Comme dans l'introduction, le texte présente à mon avis plusieurs lacunes de style. Par exemple, et c'est peut-être le signe de mon ignorance, mais je n'ai jamais entendu parler d'une convention officielle selon laquelle on indique une date de naissance par un astérisque. Un peu plus agaçante est cette habitude qu'ont Meyer et Müller de citer presque tous les livres sous leur titre allemand. Quand on parle de Dvoretsky dans un livre en anglais, prenons donc la peine d'écrire "Positional Play" au lieu de "Positionelles Schach" (Réveille, le traducteur!). Je suis du genre pointilleux, je le reconnais. Ceci dit, j'espère qu'un correcteur qualifié sera engagé la prochaine fois pour éviter les maladresses de la première édition, qui incluent des paragraphes accidentellement mis en caractères gras, des dessins flous, et des précisions plutôt futiles telles que: "...the German Herrmann Heemsoth (*1909), who lives in my hometown and plays in my club...". Que le livre soit basé en partie sur des articles déjà publiés ne justifie pas d'avoir laissé passer ça.

Naturellement, tout ceci est secondaire, en comparaison du choix du matériel d'étude. Fort heureusement, nous abordons ici à mon avis l'aspect le plus positif du livre. Le choix d'exemples m'apparait excellent. Certains sont célèbres, mais la grande majorité d'entres eux, impliquant de forts joueurs allemands, sont je suppose inconnus du grand public. Beaucoup de positions sont carrément captivantes. Et les exercices pour le lecteur en fins de chapîtres sont aussi les bienvenus.

Le niveau d'analyse est parfois très approfondi. Trop. Par moment, on croirait voir le "read-out" des calculs de Fritz. Je veux bien croire que ça reflète la complexité de la position, mais il me semble qu'un effort aurait pu être fait pour trier les suites les plus pertinentes. Certaines variantes me semblent d'ailleurs aller comme suit: "Blancs laissent une pièce en prise, et ça semble ridicule; Noirs gobent la pièce; Blancs n'ont aucune menace après ça" (bien qu'en toute justice, il est possible que la pointe du sacrifice initial m'ait échappée). La page 113 offre un exemple extrême de cette tendance à l'enflure: les auteurs reprennent un exemple qu'on trouve à la page 81 du livre de Mark Dvoretsky "Secrets of Chess Tactics". Alors que l'analyse de Dvoretsky, d'un volume déjà respectable, occupe quatre pages, celle de Meyer et Müller en nécessite seize, avec presque aucune prose (et pas tant de poésie que ça non plus!). Et bien que la "solution finale" (2 g4!!) de Dvoretsky occupe un simple paragraphe, celle des deux allemands comporte 6 pages de variantes détaillées. Speelman et Hübner peuvent aller se rhabiller!

Est-ce que je recommande le livre? Que les joueurs 1900+ y jettent un coup d'oeil et décident si ça leur tente de plonger dans la jungle de ces analyses qui sont extrêmement fouillées. Mais personnellement je préfère "Secrets of Chess Tactics" de Dvoretsky, pour l'aspect psychologique (ou "Fire on Board" de Shirov, qui est jouissif). Pour les joueurs 1600-1900, je suggère fortement, sur le même sujet, "Chess Tactics for Advanced Players" de Yuri Averbakh, qui est à mon avis un petit bijou. Pour les joueurs moins avancés (1400-1600), considérez un auteur qui a gagné ses galons depuis longtemps: Ludek Pachman (par exemple son livre "Le milieu de partie").

Mon évaluation: 3/5.