La stagnation échiquéenne 3
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« Celui qui n’a pas clairement conscience de ses objectifs ne sait pas riposter à l’ennemi. » Sun Tzu, L’Art de la guerre



On s’est laissé sur l’incontournable besoin de réfléchir lors d’une partie d’échecs afin de surmonter la stagnation échiquéenne. Voyons maintenant ce qui pourrait nourrir cette réflexion.

Alexandre Alekhine
Alekhine soulignait que comprendre une partie d’échecs en termes d’ouverture, de milieu de partie et de finale se révélait fourvoyant. Pour bien comprendre la dynamique échiquéenne, il faut remarquer que dès le premier coup, les blancs brisent l’équilibre de la position (ceci explique pourquoi les blancs remportent la victoire plus souvent). Il revient aux noirs de le rétablir. En fait, dans toute position, un coup crée un déséquilibre plus ou moins important. Le sort de la partie est intimement relié à la capacité de l’adversaire de rétablir l’équilibre.

Le MI Jeremy Silman
Nous retrouvons une idée analogue chez Silman. Pour lui, le jeu d’échecs est aussi une question de déséquilibres (« imbalances »). Cette façon d’entrevoir la lutte échiquéenne chambarde la compréhension traditionnelle des échecs. Par exemple, selon cette vision, l’idée que l’ouverture consiste à sortir et à organiser ses troupes pour un éventuel affrontement devient celle d’une recherche aux fins de créer le plus de déséquilibres nous favorisant. Plus ils sont en notre faveur, plus notre position est avantageuse.

Parmi les déséquilibres soulevés par Silman, on retrouve l’avance de développement, l’espace, le matériel, l’initiative, la pièce mineure, la structure de pions et le contrôle d’une colonne ou d’une case importante. Chacun de ses déséquilibres pointe aux particularités de chaque position, et par le fait même, donne une indication du plan à adopter. Par exemple, celui qui a le fou contre un cavalier tentera de donner à son fou des diagonales ouvertes, alors qu’il essayera de limiter le nombre de cases accessibles au cavalier adverse par des poussées de pions. S’il réussit, son fou sera généralement plus fort que le cavalier. Voyez-vous, sans même être devant une position particulière, ce déséquilibre suggère une stratégie ! En vous occupant de ces déséquilibres, vous augmenterez vos chances d’harmoniser vos effectifs. Notez que la force d’un maître consiste justement en ceci : chaque coup lie et harmonise ses pièces vers un même but. Souvenez-vous : « Le maître pense et joue; l’amateur, joue et pense ! »

Quand penser
Évidemment, on ne peut prendre 10 minutes avant de jouer chaque coup. Alors quand faut-il prendre plus de temps pour penser ? En général, les amateurs prennent intuitivement plus de temps avant chaque sacrifice, car la considération matérielle leur est plus facile à comprendre.

Pourtant, il faut surtout prendre le temps de réfléchir lors de moments stratégiques importants, i. e. ceux qui vont changer le caractère stratégique de la position, comme l’avance d’un pion. En effet, si on peut ramener une pièce pour corriger une faute, l’avance du pion est définitif. Ainsi, un changement plus important exige de prendre plus de temps.

Évidemment, il faut consacrer le temps nécessaire au moment de l’apogée stratégique d’une partie ! Ce moment est celui où le sort de la partie est presque en jeu – le sacrifice d’une pièce pour des considérations à long terme en est un exemple. Rassurez-vous, toutes ces idées et notions seront reprises et expliquées une à une dans de futures chroniques.

L’entraînement
Avant de terminer, je vous glisse quelques mots sur la méthode d’entraînement qui me sert. Je fais environ 1 heure d’échecs pas jour, le plus régulièrement possible. Cette heure est divisée en 3 : 20 minutes de tactique; 20 minutes d’ouverture; et 20 minutes de stratégie.

Concernant l’aspect tactique, je transpose la position d’un livre (e.g. Averbakh, Tactics for Advanced Players) sur un échiquier régulier de façon à m’habituer à visualiser les éléments tactiques en 3-D, comme pour une vraie partie. Je prends le temps, les 20 minutes s’il le faut, pour bien calculer. Ce n’est pas tant la réponse que la pratique même du calcul virtuel qui importe !

Mon entraînement d’ouverture revient à entrer mes parties dans Chessbase, tout en laissant Fritz m’indiquer les meilleurs coups lors des moments clés, ou à tout endroit où je n’arrivais pas à formuler de plan. Suivant ses suggestions, je tente de trouver le pourquoi de ces coups. J’évite d’apprendre par cœur des variantes, qui de toute façon, seront oubliées assez vite.

La 3e partie de mon entraînement consiste à prendre une position présentée et commentée par un maître (e.g. Silman, The Amateur’s Mind) et à la déchiqueter en morceaux. Ici, je mets l’analyse et toutes mes pensées sur papier. C’est le temps de se parler ! Je note surtout les déséquilibres, le plan général pour les noirs et les blancs, puis j’évalue quelques variantes concrètes. Par la suite, je compare mes notes avec ceux du maître.

Il faut se rappeler que l’important n’est pas tant le temps dont vous disposez, mais bien la régularité. Vous serez surpris de ce que 30 minutes par jour peuvent donner. Selon moi, 30 minutes étalés sur 4 jours sont plus efficaces que 2 heures consécutives (ceci relève plus de mon expérience que de l’expérimentation scientifique). En pratiquant à intervalle régulier, votre cerveau acquiert la discipline d’entraînement; en séparant l’entraînement en session distinctes, le cerveau prend le temps d’assimiler la matière étudiée.

Finalement, lorsque vous jouez contre un joueur beaucoup plus fort, n’hésitez pas à lui demander le pourquoi de ses coups lors de l’analyse. Si un échange mental entre vous et vous-même peut vous faire progresser, imaginez le degré de progrès qu’un échange avec un joueur qui comprend un peu mieux la nature de la position peut vous donner.