« La psychologie de la stagnation échiquéenne »

Je suis toujours frappé par la quantité de riche connaissance d’un amateur en égards des éléments stratégiques et tactiques des échecs. Pourtant, je suis tout aussi étonné de sa pauvre application lors des parties et de leurs analyses post-mortem. C’est comme si l’amateur « oubliait » soudainement ce qu’il sait du moment où il se met à jouer. Puisque j’ai moi-même été une pathétique victime de ce syndrome, ses causes m’intriguent. J’ai par conséquent réorienté mon approche du jeu en me concentrant sur ces composantes psychologiques, au détriment de l’acquisition de nouvelles connaissances.

Il m’appert maintenant évident que le jeu de l’amateur ne peut se dissocier de son état d’esprit. Étonnamment, ma compréhension des échecs n’est pas si différente d’y il a 10 ou 15 ans. Je maîtrise sensiblement les mêmes idées stratégiques (case faible, force de la paire de fous, etc.), et distille une similaire acuité tactique. Pourtant, ma compréhension échiquéenne s’accentue. Puisque ma connaissance théorique n’a pas subi de changement radical, j’ai dû améliorer et restructurer ma pensée pratique. Cette restructuration consiste en une plus grande optimisation et harmonisation de ma connaissance et de son application. Il en résulte beaucoup moins d’erreurs. En d’autre mots, en vue d’une progression, notre pensée pratique doit d’abord être modifiée, puis « allumée ».

Commencer une partie avec une pensée pratique éteinte équivaut à jouer sans une bonne partie de son savoir échiquéen. En effet, tout le monde connaît les techniques de base de l’entraînement : la préparation des ouvertures, les exercices tactiques, l’étude des finales, la lecture de parties commentées par les GM, etc. Pourtant, l’amateur ne peut se libérer de la stagnation sans une connaissance pratique adéquate pour transférer ce qu’il sait à la partie.

Dans une de mes parties, mon adversaire, coté 1750, roque instantanément et permet un Fa6 dévastateur minant une position si soigneusement bâtie. Pourquoi ? Ne possède-t-il pas les compétences tactiques pour anticiper ce coup? Bien sûr que oui. Il n’a simplement pas pris le temps d’apprécier les particularités de la position. Voilà la nature même de « l’oisiveté mentale » : une quasi-volontaire décision d’être paresseux en espérant que le coup ne soit pas mauvais, un renoncement d’approfondir la compréhension de la position.

La rapidité de son coup démontre également qu’il manque d’intuition pratique pour « l’apogée stratégique » d’une position. Avant de jouer son coup, il devait réaliser que le roque changerait essentiellement, voire irréversiblement, le caractère stratégique de la position. En un sens bien réel, sa pensée pratique était « éteinte », le coupant pratiquement de toute connaissance théorique, et lui coutant la victoire.

Mes propres insuccès m’ont amené à me concentrer sur certains thèmes reliés à la gêne de mon progrès, comme l’oisiveté mentale, la discipline « multi-média », le positionnement virtuel, la cécité échiquéenne, l’apogée stratégique, la pièce de villégiature, etc. Que le lecteur soit averti : le chemin menant hors de la stagnation échiquéenne n’est ni facile ni rapide. Il n’y a pas de remède miracle, ni de solution spontanée. L’effort et la patience, comme dans toute activité, sont prescrits.

Par contre, l’idée est de rendre cet effort intéressant. Une manière pour ce faire est de munir l’amateur de standards de pensée pratique qui l’aideront à déterminer ce qu’il devrait faire dans une certaine position selon sa force et ses connaissances. Aucun amateur ne peut prendre en compte tous les éléments d’une quelconque position. Par contre, en se concentrant sur et en étant conscient de certains d’entre eux, l’amateur va pouvoir graduellement les intégrer à sa pratique et se familiariser avec eux. Ceci lui permettra de les gérer de plus en plus efficacement. Lorsqu’il réalisera que dans toute position, il y a toujours quelque chose qu’il peut comprendre, quelque chose qu’il peut découvrir, et ce peu importe son niveau, l’appréciation de son jeu s’accroîtra.

L’amateur doit réaliser ceci : s’il ne joue que pour la victoire, il augmente paradoxalement ses chances de perdre; mais, s’il joue pour la beauté des échecs, pour tenter de résoudre les problèmes particuliers de chaque position, alors il s’améliorera, et la victoire suivra. Progressivement, une méthode d’amélioration s’installer : plus l’amateur fera un effort pour retoucher sa pensée pratique, meilleures seront les positions qu’il obtiendra; et plus il sera à l’aise dans ces positions, plus il se concentrera sur sa pensée pratique. De cette façon, il devrait petit à petit échapper à la stagnation échiquéenne.